Conakry, 17 Sept (AGP)-En Guinée, l’ampleur exacte des maladies et décès directement liées à la consommation de la chicha reste difficile à établir, faute de données nationales spécifiques disponibles. Une étude réalisée par l’Institut national de la santé publique en 2025, dans des lycées de la capitale Conakry, avait notamment relevé une prévalence de 50,8 % chez les élèves interrogés.
Présentée comme un simple loisir ou un moyen de détente, la chicha gagne de plus en plus de terrain auprès des jeunes en Guinée. Dans les rues de Conakry et certaines villes de l’intérieur du pays, les lounge-bars, les espaces de loisirs ou encore dans certaines maisons, des groupes de jeunes se retrouvent autour de ce dispositif à eau d’où s’échappent d’épais nuages de fumée aux senteurs fruitées et aromatiques.
Pour certains consommateurs, la chicha serait moins nocive que la cigarette classique. Une perception largement répandue, mais qui masque une réalité sanitaire beaucoup plus préoccupante.
Derrière les arômes fruités et les volutes de fumée, se trouvent en effet plusieurs substances toxiques susceptibles d’avoir des effets nocifs sur la santé.
Appelée communément « Touri » en langue du terroir (fumée) dans les bas-quartiers, la chicha est une forme de tabac, généralement chauffé à l’aide de charbon. Contrairement à une idée reçue, le passage de la fumée à travers l’eau ne permet pas d’éliminer les substances nocives qu’elle contient.
Selon les spécialistes, la fumée de la chicha peut notamment contenir de la nicotine, du monoxyde de carbone, des particules fines, des hydrocarbures aromatiques polycycliques et d’autres substances toxiques qui affectent dangereusement la santé des consommateurs.
L’un des principaux dangers est l’exposition au monoxyde de carbone, produit notamment par la combustion du charbon. Une séance prolongée peut ainsi exposer le consommateur à des quantités importantes de fumée de ce gaz toxique.
« Une exposition importante au monoxyde de carbone peut provoquer des maux de tête, des vertiges, des nausées, la fatigue généralisée ou encore des douleurs thoraciques et, dans les cas graves, une intoxication nécessitant une prise en charge médicale urgente. Nous relevons de plus en plus de pathologies liées à la consommation de la Chicha lors de nos consultations chez les jeunes notamment dans la tranche d’âge 18 à 30 ans. Le phénomène se propage dans toutes les villes et villages du pays. Les jeunes filles sont particulièrement exposées à ce danger », explique, Dr Abdoulaye Barry, cardiologue à l’hôpital national Donka.
De son côté, le médecin généraliste Dr Ben Youssouf Keita se montre particulièrement préoccupé par les conséquences de cette pratique sur la jeunesse.
« La chicha n’a aucun intérêt, elle n’a que des inconvénients. Elle détruit la jeunesse, diminue la capacité respiratoire et expose les jeunes à passer de la chicha à des drogues plus dures. Elle affecte également la santé et peut aller jusqu’à provoquer des maladies graves, notamment le cancer du poumon », dit-il.
Dans la foulée, Dr Ben insiste sur une idée qu’il juge largement fausse chez les consommateurs : celle selon laquelle l’eau présente dans le dispositif permettrait de débarrasser la fumée de ses substances toxiques.
« La chicha, c’est de la cigarette. C’est simplement de la fumée qui traverse l’eau, en pensant que celle-ci va réduire la concentration des produits toxiques avant qu’ils n’atteignent la bouche et les poumons. Mais c’est totalement faux.
L’eau ne filtre qu’une petite partie des substances nocives. Celui qui fume la chicha s’expose donc à de nombreux risques pour sa santé, notamment des maladies respiratoires et des cancers. Donc, la consommation prolongée de la Chicha est plus dangereuse que la consommation de la cigarette. Une séance d’aspiration de la chicha pendant une heure de temps peut correspondre pratiquement à un paquet de cigarettes », a-t-il martelé.
Au-delà des atteintes respiratoires, les substances présentes dans la fumée de chicha peuvent également avoir des conséquences sur le système cardiovasculaire. L’exposition répétée à certaines substances cancérogènes est par ailleurs associée à un risque accru de plusieurs cancers, notamment au niveau des poumons et de la bouche.
Pour le Dr Thierno Bah, médecin-addictologue, le danger est majeur :« Une seule bouffée contient 4 000 substances toxiques, cancérigènes et irritantes. Sans action rapide, nous verrons bientôt des cancers chez des jeunes de moins de 35 ans », alerte-t-il.
Le partage de l’embout, une autre source de préoccupation :
Les risques liés à la consommation de la chicha ne concernent pas uniquement les substances inhalées.
Lors de la réalisation de ce reportage, on a constaté que, dans plusieurs lieux, un même dispositif pouvait être utilisé successivement par plusieurs personnes. Le partage de l’embout, lorsqu’il est insuffisamment nettoyé ou désinfecté, peut favoriser la transmission de certaines infections.
Cette pratique constitue ainsi un autre facteur de risque, particulièrement dans les espaces où plusieurs consommateurs se retrouvent autour d’un même dispositif.
« Le matin, c’est mon petit déjeuner »
Au-delà des explications médicales, les témoignages recueillis auprès des consommateurs illustrent également la place que la chicha peut progressivement occuper dans le quotidien de certains jeunes.
Ismael Sylla, jeune consommateur rencontré dans un quartier de la banlieue de Conakry, assis avec ses amis, reconnaît être devenu fortement dépendant de cette pratique.
« Actuellement je suis très accro à la consommation de la chicha. Le matin c’est mon petit déjeuner ça avant de sortir de la chambre », dit-il.
Conscient des méfaits liés à cette consommation, le jeune homme reconnaît néanmoins que la chicha est devenue une habitude dont il éprouve des difficultés à s’en passer.
« Je suis bien conscient que sa consommation a des inconvénients, mais pour l’instant c’est mon passe-temps. Parfois, même si je n’ai pas d’argent sur moi, je me console avec ma chicha », conclut Ismael Sylla.
Aujourd’hui, je conseille aux jeunes de ne même pas commencer :
Pour une jeune fille rencontrée dans un lounge-bar et qui a préféré garder l’anonymat, l’histoire a commencé par une simple curiosité.
Mais ce qui devait être une expérience occasionnelle s’est progressivement transformée en habitude.
« Je croyais que je pouvais arrêter quand je voulais. Mais lorsque j’ai essayé de ne plus fumer pendant plusieurs semaines, j’ai ressenti une forte envie de recommencer. J’avais commencé par curiosité, sans penser que cela pouvait devenir une habitude. Aujourd’hui, je conseille aux jeunes de ne même pas commencer », a-t-elle lancé.
Ce témoignage met en lumière l’un des aspects importants de la consommation de produits contenant de la nicotine : le risque de dépendance.
Les risques ne concernent pas uniquement les consommateurs
Selon Dr Ben Youssouf, les personnes qui ne fument pas mais qui se trouvent régulièrement dans un environnement enfumé ne sont pas totalement protégées. La fumée secondaire de la chicha peut en effet dégrader la qualité de l’air intérieur et exposer l’entourage à différentes substances toxiques.
Dans un contexte où la chicha séduit de plus en plus de jeunes, la question de la prévention apparaît donc comme un enjeu majeur de santé publique.
Les professionnels de santé et les acteurs de la prévention sont ainsi appelés à renforcer les campagnes d’information et de sensibilisation auprès des adolescents et des jeunes adultes, notamment sur les risques liés notamment à la nicotine et au monoxyde de carbone, présents dans la fumée et au partage du matériel.
Car derrière les parfums de fruits, les lumières tamisées des lounges-bars et l’image festive souvent associée à la chicha, se cache une réalité moins séduisante : une pratique qui peut exposer la jeunesse à la dépendance et à des risques sanitaires parfois graves.
Face à ce phénomène devenu préoccupant, les autorités nationales ont pris récemment la décision d’interdire l’importation, la commercialisation et la consommation de la Chicha en République de Guinée.
Le président de l’Union pour la défense des consommateurs de Guinée (UDCG), M’Bany Sidibé, a salué l’interdiction de la chicha. « C’est une mesure que nous saluons. Moi, je veux beaucoup féliciter les forces de sécurité par rapport à ça. C’est une action qu’il fallait entreprendre. Imaginez-vous aujourd’hui, les chichas étaient devenues, quand vous partez dans les restaurants, les loisirs ou dans les bars-loisirs, vous allez voir, ce sont surtout les mineurs qui en consomment de plus. Et cela est très grave pour l’avenir de la jeunesse », a-t-il déclaré.
Cependant, il plaide pour une réorganisation de la mesure, estimant que la consommation de la chicha devrait être réservée aux adultes et les magnats.
« (…), il faut que l’État retravaille. Parce que ce sont des produits qui doivent donner beaucoup d’argent à l’État. L’État doit augmenter les taxes aux douanes. C’est-à-dire faire de telle sorte que le prix ne soit pas à la portée de tout le monde. Ça doit être un bien de consommation de luxe. Le fait que même les enfants dans les quartiers qui ne travaillent pas, chacun a accès, cela pose problème. Imaginez-vous, si les bouts de la patate sont vendus à 1 ou 2 millions de francs guinéens soit 100 à 200 USD, est-ce que beaucoup de personnes allaient pouvoir s’en procurer ? La consommation allait forcement diminuer », a expliqué M’Bany Sidibé.
En attendant des mesures correctionnelles à l’encontre des importateurs, vendeurs et consommateurs, la pratique, elle, continue de faire son chemin jusque dans les localités les plus éloignées du pays, mettant en danger l’avenir de la jeune génération.
AGP/17/09/026 AKT/MKC/AND




